Endnotes

Endnotes4
  1. éditorial de Endnotes n°4

éditorial de Endnotes n°4

Depuis la dernière édition d'Endnotes en 2013, le train-épave de l'économique mondiale a avancé en cahotant. Pas de vraie reprise, mais pas non plus de retour à des conditions ressemblant à la dépression. On ne sait pas combien de temps cette période intérimaire va durer. L'emballage de mesures exceptionnelles a été décrété à plusieurs reprises, le plus récemment en Septembre 2015, où l'on attendait que la Réserve fédérale américaine relève son taux directeur (ce mouvement aurait mis fin à une séquence de six ans pendant laquelle le taux des fonds fédéraux était à zéro). Mais cela fut également annulé à la dernière minute. Dans une scène désormais familière, des technocrates qui s'agitent sur scène, quelques papiers froissés, puis l'agitation à nouveau. Un autre cycle d'assouplissement quantitatif est prévu. Avec peu de changement, les économies des pays à revenu élevé continuent de tourner au ralenti.

Pendant ce temps, l'incertitude et la turbulence économique s'étendent eux-mêmes des pays à revenu élevé à ceux à faible revenu, qui ne sont plus pensés comme le lieu d'une éventuelle « dissociation » économique. Aujourd'hui, les nouvelles en provenance du Brésil paraissent sombres, et les nouvelles de la Chine s'assombrissent chaque mois. Ceci a déjà un impact à travers le monde sur les économies à faible revenu, tant celles ci dépendent de la demande de la Chine pour les matières premières. Sommes-nous sur le point de voir une autre «crise de la dette du tiers monde », comme nous l'avons vu en 1982?

Plus encore que lorsque nous avons publié Endnotes 3, il est difficile de prévoir ce qui est susceptible de se produire. Des développements complexes sont en cours, qui ont l'air tout à fait différents vus de Ferguson dans le Missouri, d'Athènes en Grèce ou le long de la route de réfugiés fuyant la Syrie sur le chemin de l'Allemagne. Dans certains endroits, de nouvelles luttes sociales se déroulent; dans d'autres, il y a eu un retour au calme; dans d'autres encore, il y a la guerre civile sans fin. Certains pays ont vu la résurgence d'une gauche parlementaire mollassonne, mais l'ordre dominant reste décidément inébranlable.

Équipe en vol reviendra dans un moment avec un autre tour de boissons . . .

Le monde est apparemment toujours piégé dans les termes de la structure contrainte que nous décrivions dans Endnotes 3.1 Ce modèle est défini par une pétrification partielle de la lutte des classes, accolée à une pétrification similaire de la crise économique. Cette stase sociale n'a été maintenue que par l'intermédiaire d'interventions massives des états, qui ont veillés à ce que la crise reste celle de certaines personnes, dans certains pays, au lieu de se généraliser à travers le monde. Pendant combien de temps ce modèle de contraintes peut-il être maintenu?

Comme ils l'ont fait dans les premières années de la décennie, les Etats continuent à dépenser de grandes quantités d'argent afin de conjurer la catastrophe. À la fin de 2014, les niveaux de la dette en pourcentage du PIB étaient encore en hausse dans les pays à revenu élevé, atteignant 90 % au Royaume-Uni, 95 % en France, 105 % aux États-Unis, et 132 % en Italie (à l'exception de l'Allemagne, où le niveau de la dette a chuté de 80 % en 2010 au niveau encore élevé de 73 % en 2014). Pourtant, toutes ces dépenses de l'Etat n'ont pas conduit à la reprise économique. Après une période initiale de croissance en 2010-11, les économies des pays à revenu élevé sont une fois de plus revenus à un état de relative stagnation. Les principales exceptions sont les États-Unis et le Royaume-Uni ou une petite reprise a eut lieu. En revanche, en Europe continentale et au Japon (nonobstant les manœuvres de la banque centrale européenne et les « Abe-conomies ») les taux de croissance sont restés faibles ou négatifs. Le PIB de la Grèce a, bien sûr, diminué de manière significative.

Ces développements médiocres constituent une tendance qui dure depuis des décennies: dans les pays à revenu élevé, les taux de croissance du PIB par habitant ont toujours eu une croissance plus lente sur une décennie, passant de 4,3% dans les années 1960, à 2,9 % dans les années 1970, 2,2 % dans les années 1980, 1,8 % dans les années 1990, à 1,1 % dans les années 2000. Les années 2010 semblent appelées à voir se poursuivre cette tendance quantitative, avec un taux de croissance de l'ordre de 1,0 % entre 2011 et 2014. Cependant, il ya des signes, à l'heure actuelle que nous sommes à un tournant qualitatif; l'économie mondiale menace de s'effondrer, sur le mode Titanic. On peut voir partout les politiciens essayer d'écoper le navire en perdition. Mais ils le font avec un ensemble de seaux qui fuient. Comme nous l'avons soutenu en 2013, ces politiciens sont enfermés dans une danse de la mort, pour les raisons suivantes.

Les états recourent à l'endettement pour prévenir l'apparition d'une spirale d'endettement et de déflation; Cependant, leur capacité à générer cette dette est fondée sur la promesse de la croissance économique future. Une combinaison de croissance lente et de niveaux d'endettement déjà élevés a signifié que les responsables gouvernementaux se sont trouvés pris au piège entre deux pressions opposées. D'une part, ils ont besoin de dépenser d'énormes quantités d'argent pour empêcher la récession de devenir une dépression. D'autre part, ils ont déjà tellement dépensé au cours des dernières décennies qu'ils ont peu de choses à donner.

Ainsi, au lieu de dépenser encore plus, les gouvernements des pays riches s'engagent dans des campagnes d'austérité: pour montrer à leurs créanciers qu'ils gardent le contrôle de ​​leurs finances, ils ont coupé dans les services sociaux en même temps qu'ils distribuaient de l'argent aux banquiers. L'austérité a eu des conséquences dévastatrices pour les travailleurs. Des employés du secteur public eux mêmes se sont retrouvés sans emploi. Les coûts des soins de santé ont augmenté et l'éducation tout comme les revenus des ménages ont été rabotés. Pendant ce temps, sans un coup de pouce à la demande de biens et services, l'épargne privée a stagné. Les pays créanciers ont remarquablement réussi à empêcher tout départ de cette ligne vers les débiteurs.

UN PROBLÈME DE COMPOSITION

Cette logique contradictoire, comme nous le disions, a façonné la crise en cours, et donc aussi les luttes qui ont éclaté en réponse à cela. Beaucoup de gens ont prétendu que les représentants des gouvernements ont agi bêtement ou même follement: n'aurait-il pas fallut que les banques paient pour renflouer les gens, plutôt que l'inverse? La principale raison invoquée pour expliquer cette irrationalité était que les gouvernements étaient pris au piège par les intérêts financiers; la démocratie avait cédé la place à l'oligarchie. C'est ainsi que la forme de la crise a déterminé la forme de la lutte de classe dans cette période: c'est devenu la course à une véritable démocratie contre l'austérité. La vraie démocratie pourrait, selon la logique des revendications, forcer l'Etat à intervenir dans l'intérêt de la nation, plutôt que dans celui des capitalistes copains.

En réalité, les gouvernements ont peu d'options à leur disposition, peu importe qui est à la barre, cette crise n'en est pas une d'un capitalisme de «copinage» ou « néolibéral », mais plutôt du capitalisme lui-même. Ce dernier est en proie à des taux toujours plus lents de croissance économique. Comme les niveaux de productivité continuent d'augmenter dans ce contexte, le résultat a été une production continue de populations excédentaires aux côtés du capital additionnel, excès que l'économie a du mal à absorber. L'ordre social persiste, mais il se défait lentement. Les catégories de notre monde sont de plus en plus indistinctes. Lorsque les manifestants se rassemblent dans ce contexte, ils ont généralement du mal à localiser un terrain commun sur lequel construire leur lutte, car ils subissent la crise de différentes façons – certaines pire que les autres. Les perspectives du vieux mouvement ouvrier sont mortes et enterrées, et donc pas disponible comme une base importante pour une action commune. Comment rendre compte de l'échec de ce mouvement pour le relancer lorsque les travailleurs sont partout coincés?

Dans cette édition, nous reconsidérons en profondeur la longue émergence et la dissolution de l'affirmation de l'identité ouvrière (et, avec elle, la crise de «la gauche») dans «A History of Separation ». Les socialistes et les communistes européens avaient espéré que l'accumulation du capital à la fois élargisse la taille de la force de travail et, dans le même temps, unifie les travailleurs comme sujet social: le travailleur collectif, la classe en soi et pour soi. Cependant, au lieu d'incubation du travailleur collectif, l'accumulation capitaliste a donné naissance à la société séparée. Les forces de l'atomisation ont maîtrisé celles de la collectivisation. La civilisation capitaliste tardive se déstabilise désormais, mais sans encore appeler, tout de suite, de nouvelles forces sociales qui pourraient être en mesure, enfin, de la dissoudre. Un apport de Chris Wright, « Its Own Peculiar Decor », s'intéresse à la même histoire à travers la « suburbanisation » aux États-Unis. Les premières vagues de prolétarisation qui ont réunis les gens dans les usines et les villes, la construction du travailleur collectif, ont fait place à un « suburbanism », où l'absence de tout lien vers la campagne a été combinée avec un quasi parachèvement de l'atomisation sans fin. Ce fut une péri-urbanisation construite sur un rejet des pauvres indisciplinés, les non propriétaires, et à travers la racialisation inévitable de ces catégories.

Dans Endnotes 3, nous avons décrit cette structure de rejet et de racialisation dans le contexte des émeutes anglaises de 2011 comme un processus d'abjection.2 Le mouvement étudiant britannique et le mouvement Occupy aux USA -qui étaient initialement la lutte de la classe moyenne blanche contre son appauvrissement en cours – ont été suivis par des luttes de la part des populations racialisées dont l'appauvrissement et l'exclusion avait été longtemps une réalité quotidienne. Dans «Brown v. Ferguson», nous suivons le déroulement de Black Lives Matter, situant ce mouvement dans l'histoire de la politique et des luttes raciales aux États-Unis. Nous examinons le sens du décalage de l'identité noire dans un contexte de populations excédentaires croissantes générées par l'incarcération et la violence de la police.

Mais il serait trop hâtif de déduire de ces luttes l'émergence d'une nouvelle figure, potentiellement hégémonique d'un « excédent prolétarien », ou du sujet de « l'abjection », à laquelle nous pourrions accrocher nos aspirations révolutionnaires. Plutôt que d'unifier tous les travailleurs derrière un sujet spécifique, la croissance des excédentaires a entraîné une décomposition de la classe en tellement de situations -fragments particuliers parmi les fragments- opposant les intérêts de ceux qui ont des emplois stables aux travailleurs précaires, les citoyens contre les migrants sans papiers, et ainsi de suite. Prolétaires de plus en plus confrontés à un « problème de composition», dépourvu de toute base solide pour l'unité d'action. Dans » An Identical Abject-Subject? », nous considérons la signification politique de des populations excédentaires.3

Les luttes n'essayent pas toutes de résoudre ce problème de la même manière). Dans » Gather Us From Among the Nations « , nous jetons un regard sur un mouvement qui a peu été couvert à l'international: les manifestations en Février 2014 en Bosnie-Herzégovine. Lorsque les travailleurs des usines privatisées -dont les revendications ont été ignorées par les autorités pendant des années – ont été agressés par la police à Tuzla, des milliers de personnes sont descendues dans les rues, prenant d'assaut les bâtiments du gouvernement du canton. Pendant les mois suivants, les citoyens ont tenu de grandes assemblées, où ils ont rejeté les divisions ethniques qui avaient empoisonné le pays depuis plus de deux décennies. Les participants à ces assemblées ont essayé de résoudre le problème de la composition d'une manière inhabituelle, en mobilisant la multiplicité des revendications qui proliféraient, de sorte que personne ne soit oublié. Mais on ignorait à qui ces revendications pouvaient être adressées et, surtout, qui pourraient être en mesure de leur répondre. Cela soulève des questions clés sur le rapport des manifestants à l'Etat.

ΣYPIZA IS GREEK FOR DESPAIR

Si, rétrospectivement, 2012-13 fut la fin de l'acmé des mouvements des places, ces mouvements n'ont pas vraiment disparu dans les années suivantes. Pourtant, leur développement ne nous a donné aucune raison d'être particulièrement optimiste. Le coup de Sisi en Egypte -enveloppé dans le linceul de Tahrir- a ajouté les fusillades au répertoire des mouvements. L'année suivante, une autre place ensanglantée à Maidan, cette fois défendue par des groupes fascistes. Peu de temps après, Occupy Bangkok organisé par les chemises jaunes royalistes, réussirent un coup d'Etat militaire en Thaïlande.

Les conclusions de nombreuses luttes sociales ont été données par la manœuvre géopolitique. Différentes puissances ont réussi tirer les marrons du feu de situations déstabilisées. Dans Maidan, les tensions entre nationalistes et libéraux pro-européen couvaient depuis des mois, mais ils n'eurent pas beaucoup le loisir de jouer ensemble, car, dès qu'Ianoukovitch démissionnait, la Russie – confrontée à la perspective de l'extension de l'Union européenne et de l'OTAN dans un autre pays de son « proche voisinage »- envahissait la Crimée et commençait une guerre par procuration dans l'Est de l'Ukraine. À ce moment là, la rébellion était devenue une guerre civile. En Egypte, les conflits entre les radicaux et les Frères musulmans, ou entre musulmans et coptes, qui s'étaient développés à la suite de la chute de Moubarak, ont finalement été noyés dans un grand jeu de puissance régionale, le soutien financier saoudien aidant l'Etat de l'Egypte profonde à se rétablir. Ailleurs, de la Syrie à Bahreïn, au Yémen et en Libye, les espoirs du printemps ont été étouffés dans la guerre civile, l'intervention militaire ou les deux.

Des limites similaires ont été rencontrées par les parlementaires de gauche en Europe. Là aussi, c'est finalement l'hégémonie régionale qui décidera du sort des mouvements sociaux, tout ce qui venait de leurs assemblées et des référendums publics. Pour comprendre la nature tiède des propositions de Syriza – appelant à un excédent primaire de 3 plutôt que de 3,5 %- il est nécessaire de reconnaître que la Grèce ne peut pas se nourrir sans commerce extérieur. En outre, le moindre signe de défaillance unilatérale priverait le pays de revenu imposable. Ceci laissa peu de choix à Syriza, si bien que leurs «modestes propositions » pouvaient facilement être ignorées par la troïka des créanciers.

Pendant que nous finalisions ce numéro, un développement analogue à l'évolution Syriza semblait être en préparation au Royaume-Uni avec l'arrivée surprise d'un membre de l'aile gauche longtemps marginalisée à la tête du parti travailliste. Les discours politiques saluant ces développements se sont remplis de vides distributions rhétoriques sur l'ancien et le nouveau, mais ce qui est certain c'est que les forces sociales et la situation qui ont propulsé Jeremy Corbyn à la victoire sont différentes de celles qui ont provoqué la montée et la chute de Tony Benn dans les années quatre-vingt. Les freins institutionnels ont bien sûr été mis pour mettre fin à cette irruption et sont susceptibles d'être couronnés de succès à court terme. Mais un parti qui a déjà été à la recherche de cadavres pendant des années peut-il éviter le une perte encore plus grande de légitimité dans le processus? La question clé pour la politique anti-politique demeure: combien de ces navires se brisant sur les rochers faudra t-il encore pour produire quelque chose de qualitativement différent, et ce que ce que cela adviendra?

En réalité, malgré les offres des économistes marxistes « de sauver le capitalisme européen de lui-même »,4 les états continueront à trouver qu'ils ont très peu de marge de manœuvre, car ils sont assaillis par des niveaux d'endettement élevés et une croissance lente. Il sera donc difficile pour les gouvernements de faire face aux événements catastrophiques à venir, nouvelles crises économiques, ou conséquences déjà émergentes du changement climatique mondial, qui que ce soit qui gouverne. Ces conclusions pessimistes sont maintenant ordinaires, d'une manière qui n'était pas vraie en 2011-12, ce qui marque une transition importante dans le discours public. Une partie, petite mais croissante, de la population comprend maintenant que l'Etat -même un véritable Etat démocratique-ne sera pas capable de faire revivre les économies capitalistes. Pour mettre un terme au naufrage, les passagers ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

  1. Voir «The Holding Pattern», Endnotes 3, Septembre 2013.
  2. Voir «A rising tide lifts all boats», Endnotes 3, Septembre 2013.
  3. Ce texte met à jour notre décompte des populations excédentaires dans « Misery and debt'», dans Endnotes 2, Avril 2010.
  4. Yanis Varoufakis, «Comment je suis devenu un marxiste erratique», The Guardian, le 18 Février 2015.

Traduction par DNDF