Endnotes

Endnotes2
  1. Misère et dette
  2. Communisation et théorie de la forme-valeur

Misère et dette Sur la logique et l'histoire des surpopulations et du capital excédentaire

Nous avons tendance à interpréter la crise actuelle par le prisme de théories des cycles qui relèvent d'une génération passée. Alors que les économistes bourgeois sont à l'affût des « bourgeons » de reprise, la critique radicale en est à se demander s'il faudra un peu plus de temps pour « restaurer » la croissance. Il est vrai que si l'on part des théories des cycles d'affaires, ou même des ondes longues, il est facile de présumer que les expansions succèdent aux effondrements, réglés comme du papier à musique, que les récessions « préparent » toujours « la voie » à la relance. Mais même si tout rentrait dans l'ordre, verrions-nous un nouvel âge d'or du capitalisme1 ?

Nous pourrions commencer par nous rappeler que le temps béni du précédent âge d'or (en gros 1950-1973) reposait non seulement sur une guerre mondiale et une énorme augmentation des dépenses publiques, mais aussi sur un transfert de population sans précédent de l'agriculture vers l'industrie. Les populations agricoles se sont révélées être une arme puissante dans la marche à la « modernisation », dans la mesure où elles fournissaient un approvisionnement en travail peu coûteux pour une nouvelle vague d'industrialisation. En 1950, 23 % de la force de travail allemande était employée par l'agriculture, 31 % en France, 44 % en Italie et au Japon 49 % - en 2000, la population agricole de tous ces pays était inférieure à 5 %2. Au xixe siècle et au début du xxe siècle, le capital gérait le chômage de masse, lorsqu'il y en avait, en renvoyant les prolétaires urbains à la campagne, et aussi en les exportant vers les colonies. En mettant fin à la position centrale qu'occupait la paysannerie au moment même où il atteignait les limites de son expansion coloniale, le capital éliminait ses propres mécanismes traditionnels de relance.

Dans le même temps, la vague d'industrialisation qui absorbait ceux qui avaient été poussés hors de l'agriculture atteignit ses propres limites dans les années 1970. Depuis, les principaux pays capitalistes ont connu un déclin sans précédent de leur niveau d'emploi industriel. Sur les trois dernières décennies, le pourcentage d'emploi industriel a chuté de moitié dans le total des emplois de ces pays. Même ceux qui « s'industrialisent » depuis peu, comme la Corée et Taiwan, ont vu leur niveau d'emploi industriel relatif baisser durant les vingt dernières années3. Au même moment, le nombre de travailleurs faiblement payés du secteur des services, tout comme le nombre d'habitants de bidonvilles travaillant dans le secteur informel ont augmenté, derniers recours pour ceux qui étaient devenus superflus pour les besoins d'une industrie se rétrécissant.

Pour Marx, la tendance fondamentale à la crise du mode de production capitaliste ne se cantonnait pas à l'amplitude des récessions périodiques de l'activité économique. Elle se apparaissait sous sa forme la plus aigüe dans la crise permanente de la vie ouvrière. La spécificité des crises capitalistes « économiques » - que les gens meurent de faim malgré des bonnes récoltes et que des moyens de production soient inutilisés bien qu'on ait besoin de leurs produits - est simplement un moment de cette crise plus vaste: la reproduction constante de cette raréfaction des emplois au milieu d'une abondance de biens. C'est sur la dynamique de cette crise - la crise de la reproduction du rapport capital-travail - que se penche cet article4.

Reproduction simple et élargie

Malgré la complexité de ses résultats, le capital n'a qu'une seule condition préalable : les gens doivent manquer d'accès direct aux biens qu'ils jugent nécessaires à leur vie, n'y ayant en revanche accès qu'au travers de la médiation du marché. D'où le nom de « prolétariat », faisant référence aux citoyens privés de terres qui vivaient dans les cités romaines. Manquant de travail, ils furent tout d'abord pacifiés par l'approvisionnement étatique en pain et en jeux, et finalement en étant employés comme mercenaires. Toutefois, la condition prolétarienne est historiquement singulière : la paysannerie, globalement, a eu, tout au long de l'histoire, un accès direct à la terre, comme fermiers ou éleveurs autosuffisants, même s'ils étaient presque toujours contraints de donner une partie de leur production aux élites dirigeantes. D'où la nécessité d'une « accumulation primitive » : séparer les gens de la terre, leur moyen de production le plus basique, et générer une dépendance globale vis-à-vis de l'échange marchand5.

La séparation initiale des hommes d'avec la terre, une fois accomplie, n'est jamais suffisante. Il faut perpétuellement la reproduire afin que le capital et le travail « libre » se rencontrent sur le marché, jour après jour. D'un côté, le capital a besoin d'une masse de gens manquant d'accès direct aux moyens de production, déjà présents sur le marché du travail, cherchant à échanger du travail contre des salaires. D'un autre côté, il a besoin d'une masse de gens qui ont déjà acquis des salaires, déjà présents sur le marché des marchandises, cherchant à échanger leur argent contre des biens. Ces deux conditions absentes, le capital est limité dans sa capacité à accumuler : il ne peut ni produire ni vendre à une échelle de masse. En dehors des États-Unis et de la Grande-Bretagne avant les années 1950, l'étendue de la production de masse était limitée précisément du fait de la limitation de la taille du marché, c'est-à-dire du fait de l'existence d'une importante paysannerie, en quelque sorte autosuffisante, ne vivant pas principalement de salaires. L'histoire de la période d'après-guerre est celle de l'abolition tendancielle de la paysannerie mondiale encore existante, d'abord vis-à-vis de leur autosuffisance et ensuite comme paysans tout court, propriétaires de la terre sur laquelle ils travaillent.

Marx explique cet aspect structurel du capitalisme dans son chapitre sur la « reproduction simple » dans le livre I du Capital. Nous interpréterons ce concept comme la reproduction, dans et par les cycles de production-consommation, du rapport entre capital et travailleurs6. La reproduction simple est préservée, non par « habitude », ni du fait de la conscience fausse ou inadéquate des ouvriers, mais par une contrainte matérielle. C'est l'exploitation des salariés, le fait que tous ensemble ils ne puissent acheter qu'une partie des biens qu'ils produisent :

« En retirant sans cesse au travail son produit et le portant au pôle opposé, le capital, ce procès empêche ses instruments conscients de lui échapper. La consommation individuelle, qui les soutient et les reproduit, détruit en même temps leurs subsistances, et les force ainsi à reparaître constamment sur le marché7. »

L'accumulation du capital ne relève pas alors d'une organisation de la sphère de la production ou de la consommation. L'accent excessif mis sur la production ou la consommation tend à générer des théories partielles des crises capitalistes : « surproduction » ou « sous-consommation ». Le travail salarié structure le procès de reproduction comme un tout : le salaire assigne les travailleurs à la production et, au même moment, le produit aux travailleurs. C'est un invariant du capital, indépendant des spécificités historiques ou géographiques. La rupture dans la reproduction crée tout à la fois une crise de surproduction et de sous-consommation, puisque sous le capital elles sont identiques.

Nous ne pouvons toutefois passer aussi directement d'un exposé de la structure de la reproduction simple à une théorie de la crise. Parce que la reproduction simple est, de par sa nature même, aussi reproduction élargie. Tout comme le travail doit revenir au marché du travail pour se réapprovisionner en salaires, de même le capital doit retourner au marché des capitaux pour réinvestir ses profits dans un accroissement de production. Tout capital doit accumuler, ou il prendra du retard dans sa concurrence avec les autres capitaux. La formation concurrentielle des prix et les structures de coûts variables suivant les secteurs conduisent à des taux de profit qui divergent à l'intérieur d'un même secteurs, ce qui à son tour conduit à des innovations visant à améliorer l'efficacité, puisqu'afin de ramener leurs coûts sous de la moyenne sectorielle les entreprises peuvent soient rafler des superprofits, soit abaisser les prix afin de gagner des parts de marché. Mais la baisse des coûts conduira dans tous les cas à une chute des prix, puisque la mobilité du capital entre les secteurs produit une égalisation des taux de profit entre les différents secteurs, dans la mesure où le mouvement du capital à la recherche de profits plus élevés amène l'offre (et donc les prix) à monter et baisser, ce qui a pour conséquence la fluctuation des retours sur les nouveaux investissements autour d'une moyenne inter-sectorielle. Ce mouvement perpétuel du capital diffuse aussi les innovations réduisant les coûts entre les secteurs - établissant une loi de rentabilité qui force tous les capitaux à maximiser les profits, indépendamment des configurations politiques et sociales dans lesquelles ils se trouvent. À l'inverse, quand la rentabilité chute, il n'y a rien qui puisse être fait pour rétablir l'accumulation, sinon la « liquidation de valeurs capital » et la « libération du travail » qui rétablissent les conditions de la rentabilité.

Pour autant, cette conception formaliste du procès de valorisation ne permet pas de saisir la dynamique historique à laquelle s'attache l'analyse de Marx. La loi de rentabilité seule ne peut assurer la reproduction élargie, parce que cette dernière requiert l'émergence de nouvelles industries et de nouveaux marchés. Les hausses et les baisses de rentabilité agissent comme des signaux pour la classe capitaliste, signalant que des innovations sont apparues dans des industries particulières, mais ce qui est important c'est qu'avec le temps la composition de la production - et par conséquent l'emploi - change : les industries qui représentaient autrefois une grande partie de la production et de l'emploi croît maintenant de façon ralentie, alors que de nouvelles industries prennent une part croissante des deux. Ici, il nous faut examiner les déterminations de la demande, en ce qu'elles sont indépendantes de celles de l'offre8.

La demande varie avec le prix d'un produit donné. Quand le prix est élevé, le produit est acheté seulement par ceux qui en ont les moyens. À mesure que les innovations permettant d'économiser sur le procès de travail s'accumulent, les prix chutent, transformant le produit en un bien de consommation de masse. À la charnière de cette transformation, les innovations induisent une énorme expansion du marché pour un produit donné. Cette expansion excède la capacité des entreprises existantes, et les prix chutent plus lentement que les coûts, conduisant à une période de rentabilité élevée. Le capital se précipite alors dans cette branche, entrainant du travail avec lui. À un moment donné, toutefois, les limites du marché sont atteintes ; c'est-à-dire que le marché est saturé9. À ce moment-là les innovations font que la capacité totale excède la taille du marché : les prix chutent plus rapidement que les coûts, conduisant à une période de baisse de la rentabilité. Le capital déserte la branche, éjectant du travail10.

Ce processus, que les économistes ont appelé la « maturation » des industries, est apparu bien des fois. La révolution agraire, qui est survenue tout d'abord dans les débuts de l'Angleterre moderne, a finalement atteint les limites du marché domestique pour ses produits. Les innovations du procès de travail telles que la consolidation des propriétés terriennes morcelées, l'abolition de la jachère et l'utilisation spécialisée du terrain en fonction de ses avantages naturels impliquaient - sous les conditions capitalistes de reproduction - que du travail comme du capital soient systématiquement éjectés de la campagne. En conséquence, l'Angleterre fut rapidement urbanisée, et Londres devint la plus grande ville d'Europe.

C'est ici que la dynamique-clé de la reproduction élargie entre en jeu. Parce que les travailleurs expulsés de l'agriculture ne furent pas abandonnés à languir indéfiniment dans les villes. Ils furent finalement récupérés par les manufactures d'une Grande-Bretagne en cours d'industrialisation, et en particulier dans l'industrie textile en expansion, qui passait de la laine au coton. Mais une fois encore, les innovations du procès de travail, tel que la Jenny, la Jeannette et le métier à tisser mécanique impliquaient que, finalement, cette industrie aussi commence à expulser du capital et du travail. Parce que le déclin des industries de la première révolution industrielle, en pourcentage du travail total employé et du capital accumulé, avait ouvert la voie à l'essor de celles de la seconde révolution industrielle. C'est ce mouvement du capital et du travail, allant vers et quittant certaines branches, qui assure la possibilité continuelle de la reproduction élargie :

« L'expansion … serait-elle possible sans une armée de réserve aux ordres du capital, sans un surcroît de travailleurs indépendant de l'accroissement naturel de la population ? Ce surcroît s'obtient à l'aide d'un procédé bien simple et qui tous les jours jette des ouvriers sur le pavé, à savoir l'application de méthodes qui, rendant le travail plus productif, en diminuent la demande. La conversion, toujours renouvelée, d'une partie de la classe ouvrière en autant de bras à demi occupés ou tout à fait désœuvrés, imprime donc au mouvement de l'industrie moderne sa forme typique11. »

La reproduction élargie est ainsi la reproduction continuelle des conditions de la reproduction simple. Les capitaux qui ne peuvent plus réinvestir dans une branche donnée du fait de la chute de la rentabilité trouvent, disponibles sur le marché, des travailleurs qui ont été expulsés d'autres branches. Ces quantités « libérées » de capital et de travail trouveront alors à s'employer sur des marchés en expansion, où les taux de profit sont plus élevés, ou entreront ensemble dans des branches entièrement nouvelles, créées pour des marchés n'existant pas encore. Un nombre croissant d'activités sont ainsi subsumées sous forme de processus de valorisation capitalistes, et les marchandises se répandent, passant du luxe aux marchés de masse.

L'économiste bourgeois Joseph Schumpeter a décrit ce processus dans sa théorie des cycles d'affaires12. Il a remarqué que la contraction des anciennes branches survient rarement de façon lissée ou pacifique, qu'elle est généralement associée avec des fermetures d'usine et des faillites lorsque les capitaux tentent de reporter les pertes de l'un vers l'autre dans les guerres concurrentielles sur les prix. Quand plusieurs branches se contractent simultanément (et c'est ce qu'elles font généralement, puisqu'elle sont fondées sur un ensemble d'innovations techniques liées entre elles), il s'ensuit une récession. Schumpeter appelle ce dégraissage de capital et de travail « destruction créative » - « créative » non seulement dans le sens qu'elle est stimulée par l'innovation, mais aussi parce que la destruction crée les conditions pour de nouveaux investissements et de l'innovation : dans une crise, les capitaux trouvent les moyens de production et la force de travail qui sont disponibles pour eux sur le marché à des prix cassés. Ainsi, tel un incendie faisant place nette, la récession ouvre la voie à une poussée de croissance.

Nombre de marxistes ont épousé une conception similaire à celle de Schumpeter sur la croissance cyclique, à laquelle ils ajoutent simplement la résistance des ouvriers (ou peut-être les limites de l'écologie) comme limite externe. D'où le fait que la notion marxiste de crise comme mécanisme d'autorégulation aille de pair avec une conviction que les crises fournissent des occasions d'affirmer la puissance du travail (ou de corriger les tendances écologiquement destructives du capitalisme). Dans ces moments-là, « un autre monde est possible ». Pourtant la théorie de Marx du capitalisme ne recèle pas de telle distinction entre dynamiques « internes » et limites « externes ». Pour Marx, c'est dans et par ce procès de reproduction élargie que la dynamique du capital se manifeste comme sa propre limite, non au travers de cycles d'expansion et de récession mais par une détérioration à long terme13 de ses propres prérequis.

La crise de la reproduction

Les gens recherchent habituellement une théorie générale du déclin à long terme dans les notes de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit, qu'Engels a éditées et compilées sous la forme des chapitres 13 à 15 du livre III du Capital. Là, la tendance du taux de profit à s'équilibrer sur toutes les branches - de pair avec la tendance à l'accroissement sur toutes les branches de la productivité - est censée produire un déclin tendanciel, sur l'ensemble de l'économie, de la rentabilité. Des décennies de débat se sont focalisées sur « l'augmentation de la composition organique du capital », à laquelle cette tendance est attribuée, tout comme sur le jeu complexe des différentes tendances et contre-tendances qui en font partie. Pourtant ceux qui se sont engagés dans ces débats ont souvent négligé que la même considération sur la composition du capital est à la base d'une autre loi, qui s'exprime tout autant dans les tendances cycliques que séculaires à la crise, une loi que l'on peut lire comme la reformulation la plus importante de cette considération par Marx - le chapitre xxv du livre 1 du Capital : « Loi générale de l'accumulation capitaliste »14.

Ce chapitre, qui vient immédiatement après les trois chapitres sur la reproduction simple et élargie, est généralement perçu comme ayant une portée plus limitée. Les lecteurs se concentrent seulement sur la première partie de l'argument de Marx, où il rend compte de la détermination endogène du taux salarial. Là, Marx montre que, par le maintien structurel d'un certain niveau d'emploi, les salaires restent alignés avec les besoins de l'accumulation. L'« armée industrielle de réserve » des chômeurs se réduit quand la demande de travail augmente, impliquant la hausse des salaires à sa suite. Les salaires plus élevés rongent alors la rentabilité, impliquant le ralentissement de l'accumulation. Comme la demande de travail chute, l'armée de réserve grossit une fois encore, et les gains salariaux précédents s'évanouissent. Si c'était le seul argument du chapitre, alors la « loi générale » ne consisterait en rien de plus qu'en une note de bas de page aux théories de la reproduction simple et élargie. Mais Marx commence seulement à déployer son argumentation. Si les chômeurs tendent à être réemployés dans les circuits du capitalisme comme armée de réserve industrielle - toujours chômeurs, mais essentiels à la régulation du marché du travail - ils tendent également à dépasser le cadre de cette fonction, s'affirmant comme absolument superflus :

La réserve industrielle est d'autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l'étendue et l'énergie de son accumulation, partant aussi le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail, sont plus considérables. Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force ouvrière, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse. Mais plus la réserve grossit, comparativement à l'armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s'accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s'accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l'accumulation capitaliste15.

En d'autres termes, la loi générale de l'accumulation du capital est que - de pair avec sa croissance - le capital produit une population relativement superflue à partir de la masse des travailleurs, qui tend alors à devenir une surpopulation consolidée, absolument superflue pour les besoins du capital16.

La façon dont Marx parvient à cette conclusion n'est pas immédiatement claire, même si la tendance que Marx décrit semble de plus en plus évidente dans une ère de croissance sans emplois, de bidonvilles et de précarité généralisée. Marx nous donne une argumentation plus claire dans l'édition française du livre I. Là, il remarque que plus la composition organique du capital est élevée, plus l'accumulation doit rapidement se faire pour maintenir l'emploi, « mais cette progression même devient la source de nouveaux changements techniques qui réduisent encore la demande de travail relative ». Cela est plus qu'un simple aspect des industries à particulièrement haute concentration. Avec l'accumulation, une « surabondance » de biens abaisse le taux de profit et accroit la concurrence entre les branches, forçant tous les capitaux à « économiser le travail ». Les gains de productivité « se concentrent alors pour ainsi dire sous cette haute pression ; ils s'incarnent dans des changements techniques qui révolutionnent la composition du capital sur toute la périphérie de grandes sphères de production.17 »

Qu'en est-il alors des nouvelles industries, ne vont-elles pas prendre le relais du chômage ? Marx identifie, dans et à travers les mouvements du cycle économique, un déplacement des industries intensives en travail vers les industries intensives en capital, avec comme résultat une chute de la demande en travail pour les nouvelles branches comme pour les anciennes : « D'une part … le capital additionnel qui se forme dans le cours de l'accumulation renforcée par la centralisation attire proportionnellement à sa grandeur un nombre de travailleurs toujours décroissant. D'autre part, les métamorphoses techniques et les changements correspondants dans la composition-valeur que l'ancien capital subit périodiquement font qu'il repousse un nombre de plus en plus grand de travailleurs jadis attirés par lui.18 » C'est là le secret de la « loi générale » : les techniques d'économie de travail tendent à se généraliser, à la fois dans et au travers des branches, conduisant à un déclin relatif de la demande de travail. En outre, ces innovations sont irréversibles : elles ne disparaissent pas quand - et si - la rentabilité est rétablie (d'ailleurs, comme nous le verrons, la restauration de la rentabilité est souvent conditionnée par des innovations plus avancées dans des nouvelles branches ou des branches en expansion). Ainsi laissé sans contrôle, ce déclin relatif de la demande en travail menace de gagner de vitesse l'accumulation du capital, devenant absolu19.

Marx ne dérivait pas simplement cette conclusion de son analyse abstraite de la loi de la valeur. Dans le chapitre xv du Capital, il tente de donner une démonstration empirique de cette tendance. Il présente ici des statistiques du recensement britannique de 1861 qui montrent que les nouvelles industries entrant en lice du fait de nouvelles innovations technologiques étaient, en termes d'emploi, « loin d'être importantes ». Il donne les exemples des « fabriques de gaz, de la télégraphie, de la photographie, de la navigation à vapeur et des chemins de fer », processus tous hautement mécanisés et relativement automatisés, et il montre que l'emploi total dans ces branches se montait à moins de 100 000 ouvriers, en regard du million dans les industries textiles et métallurgiques dont la main-d'œuvre se réduisait alors du fait de l'introduction de la machinerie20. De ces seules statistiques, il ressort clairement que la quantité de travail que les industries de la seconde révolution industrielle avaient absorbée n'était rien en comparaison de celle que la première avait absorbée, ceci au moment où chacune des deux débutaient. Dans le chapitre xxv, Marx donne d'autres preuves statistiques que, de 1851 à 1871, l'emploi a continué à croitre uniquement dans ces anciennes industries dans lesquelles la machinerie n'avait pas encore été introduite avec succès. Ainsi, la prévision de Marx d'une trajectoire à long terme du déclin, d'abord relatif, puis absolu, de la demande de travail était issue des preuves disponibles à son époque.

Ce que Marx décrit ici n'est pas une « crise » dans le sens habituellement employé par la théorie marxiste, c'est-à-dire une crise périodique de production, de consommation ou même d'accumulation. Dans et au travers de ces crises cycliques, une crise séculaire apparaît, une crise de la reproduction du rapport capital-travail lui-même. Si la reproduction élargie montre que les travailleurs et le capital expulsés des industries se réduisant tenteront de prendre place dans des branches nouvelles ou en expansion, la loi générale de l'accumulation du capital indique, qu'avec le temps, de plus en plus de travailleurs et de capital se verront incapables de se réinsérer dans le procès de reproduction. De la sorte, le prolétariat devient, en tendance, extérieur au procès de sa propre reproduction, une classe de travailleurs qui sont « affranchis », non seulement des moyens de production, mais aussi du travail lui-même.

Pour Marx, la crise exprime la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste. D'un côté, les gens, dans les rapports sociaux capitalistes, sont réduits à être des travailleurs. D'un autre côté, ils ne peuvent être des travailleurs puisque, en travaillant, ils sapent les conditions de la possibilité de leur existence même. Le travail salarié est indissociable de l'accumulation du capital, de l'accrétion des innovations économisant du travail, qui, avec le temps, réduisent la demande en travail : « En produisant l'accumulation du capital, et à mesure qu'elle y réussit, la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative.21 » Il semblerait que l'abondance de biens, qui provient des innovations permettant d'économiser du travail, devrait conduire à une abondance d'emplois. Mais, dans une société fondée sur le travail salarié, la réduction du temps de travail socialement nécessaire - qui rend les biens si abondants - peut seulement s'exprimer sous la forme d'une raréfaction des emplois, d'une multiplication des formes d'emploi précaire.

L'affirmation de la loi générale par Marx est elle-même une réaffirmation, un développement dramatique de la thèse qu'il expose au début du chapitre xxv. Là, Marx écrit, assez simplement : « Accumulation du capital est donc en même temps accroissement du prolétariat. » Les marxistes d'une période antérieure ont pensé que cette thèse signifiait que l'expansion du capital nécessitait une expansion de la classe ouvrière industrielle. Mais le prolétariat n'est pas identique à la classe ouvrière industrielle. D'après ce que Marx déduit de la conclusion de ce chapitre, la classe ouvrière tend à devenir une classe exclue du travail. Cette interprétation est renforcée par la seule définition du prolétariat que donne Marx dans le Capital, qui se trouve dans une note de bas de page à la thèse ci-dessus :

« Prolétaire » doit s'entendre comme ne signifiant rien d'autre, économiquement parlant, que le « travailleur salarié », l'individu qui produit et valorise le « capital », et qui est jeté à la rue aussitôt qu'il devient superflu pour les besoins de la valorisation.22

De la ré-industrialisation à la désindustrialisation

Ayant été reprises et abandonnées à maintes reprises au cours du xxe siècle sous le nom de « thèse de la paupérisation », la « loi générale de l'accumulation capitaliste » et ses implications évidentes pour l'interprétation du Capital, n'ont pas suscité l'intérêt qu'elles méritent